La censure moderne : plus diffuse, plus invisible, mais toujours présente
En 1966, l’Église catholique supprimait l’Index Librorum Prohibitorum, cette liste de livres jugés dangereux pour la foi et interdits aux fidèles. Pourtant, si l’Index a disparu, la censure, elle, n’a jamais cessé d’exister. Elle a simplement changé de forme. Aujourd’hui, elle est plus diffuse, plus insidieuse et souvent invisible.
Une censure sans liste officielle, mais éclatée
Autrefois, la censure était claire : un État, une Église ou une institution interdisait officiellement un livre. Aujourd’hui, elle est fragmentée. Plusieurs acteurs exercent un contrôle sur ce qui peut être publié, diffusé ou même simplement vu.
Les gouvernements interdisent ou restreignent certains ouvrages (en Chine, en Russie, en Arabie Saoudite, etc.). Les entreprises privées, notamment les plateformes numériques (Amazon, Google, TikTok, Facebook), influencent ce qui est visible ou non à travers leurs algorithmes. Les pressions sociales et économiques poussent des éditeurs à retirer certains ouvrages sous la menace du boycott ou du scandale médiatique.
Il n’existe plus d’index officiel, mais une multitude de petites censures qui s’additionnent, rendant certaines œuvres introuvables ou inaccessibles sans jamais les interdire formellement.
Des livres censurés à travers les époques
La censure n’est pas un phénomène nouveau. De nombreux ouvrages, aujourd’hui considérés comme majeurs, ont été interdits ou attaqués à différentes périodes.
L’Index Librorum Prohibitorum a notamment inclus l’œuvre entière d’André Gide en 1952, notamment Corydon (1924), un essai en défense de l’homosexualité, et L’Immoraliste (1902), qui traitait de liberté individuelle et de rejet des normes. Galilée a vu son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde (1632) condamné par l’Église pour avoir défendu l’héliocentrisme. Jean-Paul Sartre a vu L’Être et le Néant (1943) interdit au Vatican en raison de son existentialisme athée.
La censure politique et idéologique a frappé George Orwell, dont 1984 (1949) a été interdit en Union soviétique jusqu’en 1988 car il critiquait les régimes totalitaires, et retiré de certaines écoles américaines pour ses idées jugées trop pessimistes. Boris Pasternak, avec Docteur Jivago (1957), a vu son livre refusé en URSS pour ses critiques implicites du régime soviétique, avant d’être publié en Italie grâce à la CIA. Salman Rushdie, avec Les Versets sataniques (1988), a vu son livre interdit dans plusieurs pays musulmans pour blasphème, avec une fatwa de mort émise contre lui par l’Iran.
La censure culturelle et sociale moderne touche des œuvres comme Maus (1986) d’Art Spiegelman, un roman graphique sur l’Holocauste censuré dans certaines écoles aux États-Unis pour son contenu jugé trop violent ou “inapproprié”. Les Aventures de Huckleberry Finn (1885) de Mark Twain a été retiré de bibliothèques scolaires en raison de son langage et de son traitement des questions raciales. Agatha Christie a vu son célèbre roman Dix petits nègres (1939) rebaptisé Ils étaient dix en 2020, son titre original étant considéré comme offensant.
Une censure algorithmique et invisible
La censure moderne ne passe pas toujours par des interdictions claires. Elle est souvent technologique et invisible. Aujourd’hui, un livre ou une idée peut être déréférencée, c’est-à-dire simplement rendue plus difficile à trouver.
Les livres sur les Ouïghours, Hong Kong ou le Tibet sont difficiles à trouver sur les moteurs de recherche en Chine. Des ouvrages de propagande anti-vaccination ou complotiste ont été déréférencés sur Amazon et Google. Les œuvres de certains écrivains critiques du pouvoir russe, comme Anna Politkovskaïa, sont de plus en plus difficiles d’accès en Russie.
La censure ne passe plus par une interdiction directe, mais par une invisibilisation progressive.
La pression sociale et l’autocensure
Un autre phénomène moderne est l’impact des opinions publiques et des mouvements militants. Parfois, ce sont les controverses elles-mêmes qui entraînent des suppressions de livres ou de textes.
Certains auteurs classiques sont réécrits pour supprimer des termes jugés offensants (Agatha Christie, Roald Dahl, Ian Fleming). Certains livres sont bannis des écoles ou des bibliothèques, notamment aux États-Unis, pour des raisons idéologiques. Des écrivains, journalistes ou artistes s’autocensurent, de peur des répercussions : harcèlement en ligne, campagnes de boycott, perte d’éditeurs ou d’audience.
Nous vivons dans une époque où tout peut être archivié, retrouvé, jugé avec les yeux du présent, ce qui pousse à une prudence excessive et, parfois, à une autocensure inconsciente.
Une censure plus large et plus insidieuse
La censure actuelle est paradoxale :
Moins visible, car elle n’est plus institutionnelle. Plus large, car elle touche aussi bien la politique que les sujets culturels, sociétaux ou moraux. Plus insidieuse, car elle ne passe pas par l’interdiction, mais par la modification, l’invisibilisation, la pression sociale et l’autocensure.
L’Index Librorum Prohibitorum n’existe plus. Mais son esprit, lui, s’est simplement adapté à notre époque.
La curiosité peut être jugée si rapidement de subversion par certains dont le pouvoir permet de vous la réduire que l’on fini bien souvent, sans s’en rendre compte par s’autocensurer, cela en devient même une habitude inconsciente. Et la vie se passe tranquillement, comme ça, sans déranger.

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